L'alliance du fond et de la forme

 

 

Quels sujets abordes-tu dans tes créations ?

 

L’ambivalence fiction/réalité, la révélation de l’individu, le féminin, il y a aussi la question de la mort, qui ne me quitte jamais et, par conséquent, celle du sens de la vie vient juste derrière. Il y a ensuite l’idée selon laquelle tout s’invente, se construit, jusqu’au sens propre que chacun donne à sa vie. Je me demande aussi comment réfléchir autrement, j’aime songer aux mécanismes de la pensée. Il y a enfin la question du déni, de l’oubli de l’enfant que nous étions, qui constitue la matière fondamentale de l’individu.

Tous ces sujets, je veux les aborder avec la contrainte de ne jamais tomber dans le pathos, avec la nécessité de trouver les paramètres du lâcher-prise et de l’acceptation, ou encore de s’interroger sur la notion de bonheur. Le bonheur est-il naturel ? La recherche du bonheur est-elle une fatalité ? Je veux rendre compte de la complexité de la vie de l’homme conscient pour ensuite faire la démonstration de sa simplicité... mais rendre les choses simples, c’est le travail de toute une vie, non ?

 

 

En quoi certains films, comme ceux de Bob Fosse, ont-ils pu nourrir tes aspirations ?

 

Ce qui est génial chez Bob Fosse, c’est qu’il parvient merveilleusement à créer cette alchimie des disciplines et de l’artifice de la scène, tout en les assumant comme tels. Chez lui, l’alchimie existe dans tous ses tableaux. Il fait exactement la chorégraphie qu’il faut avec la personne qu’il fait danser, avec la musique sur laquelle évolue la séquence, et pour ce dont il est question tout autour. Je suis transporté par la manière avec laquelle il arrive à exploiter ce matériau de la scène, du music-hall, de la comédie musicale, pour être dans une gestuelle qui n’est jamais futile. Il habite chaque mouvement, chaque élément de costume, chaque impulsion musicale, chaque recoin d’espace.

 

 

A propos de La Sublime Revanche, tu dis : « Un spectacle se profile pour moi comme l’allégorie d’une vie. Voilà le propre du spectacle vivant : ne jamais s’arrêter et entretenir le mouvement perpétuel, comme le veut la constante évolution de toute chose vivante ». Peux-tu nous en dire davantage ?

 

La vie se réinvente tous les jours. Tant qu’on n’est pas mort, on doit composer avec le quotidien et continuer à s’adapter et répondre aux événements de la vie. C’est la même chose pour le spectacle vivant. Ce n’est jamais deux fois la même chose, d’autant plus que les paramètres sont multiples ; à commencer par le nombre de protagonistes sur scène, qui sont autant de choses vivantes qui évoluent de différentes manières et augmentent exponentiellement le champ des possibles. Tous les spectacles que nous avons créés peuvent être amenés à évoluer, comme une personnalité qui se précise, vieillit, trouve maturité, sagesse et comprend mieux la vie. Et au regard de sa propre vie, c’est un défi très excitant.

 

 

J’ai lu aussi « La Sublime Revanche se joue de l’idée reçue de vacuité au music-hall. A l’image de l’individu qui se construit de ce dont il se remplit à travers la vie, Camille Germser flirte doucement avec l’idée de pouvoir mettre ce qu’on veut dans ce qui est creux. »

 

Lorsqu’on apprend un raisonnement à un enfant, on sait bien que la meilleure méthode sera de le mener à découvrir ce raisonnement par lui-même, par ses propres expériences. Je crois que c’est pareil pour toute forme de connaissance ainsi qu’un bon nombre de choses dans la vie. Il me semble que le système éducatif ainsi que de nombreux fonctionnements sclérosés de notre société devraient être revus à cet endroit. On doit privilégier le creux pour le fructifier du vécu et des expériences propres à chacun. Entendons-nous bien, je ne prône pas l’ignorance. Je dis juste que le creux, le vide, c’est indispensable pour qu’un individu se crée avec intégrité et cohérence. Il faut en être conscient de ce creux. Et en aucun cas il ne faut le condamner et forcer son remplissage.

 

 

Et que mets-tu dans les creux ?

 

On y met bien tout ce qu’on veut. J’y vois surtout la place à laisser à tout ce qui n’est pas, comme tout ce qu’on ne sait pas, de soi, en tant qu’être humain, en tant qu’individu, mais aussi tout ce qu’on ne sait pas de la vie et de la mort, de l’univers... et au-delà, qui sait... En somme, en faire une sorte de boîte à questions, à mystères...

 

 

Parmi tes projets figure une pièce de Molière, Les Précieuses ridicules. Penses-tu renouveler l’expérience en te penchant sur d’autres classiques, d’autres auteurs ?

 

Pas dans l’immédiat. Certains textes ont conservé des résonnances, d’autres moins. D’autres encore ont tellement été joués et adaptés à toutes les sauces qu’ils deviennent des monuments dépourvus d’authenticité. Il faut prendre en compte les époques, les contextes historiques, les circonstances qui ont fait exister toutes ces œuvres. Le projet de monter une telle œuvre n’a plus d’autre vocation que celle de témoignage. On entre alors dans un processus muséal qui n’est pas mon fort. Et j’ajouterais que le théâtre n’est pas qu’une aventure de texte !

Les êtres humains sont tellement riches de leurs différences, de leurs histoires quotidiennes, de leurs désirs, que je trouve souvent réducteur de ressortir des choses qu’on connaît déjà. Ce qui me plaît, c’est inventer. Et c’est, par ailleurs, une nécessité neurologique.

Même remarque pour la musique. Celle que je crée n’a rien d’inédit, je n’ai jamais cherché à trouver une griffe originale. En revanche, et ça peut paraître paradoxal, je mets un point d’honneur à créer chaque séquence sur mesure pour les comédiennes et pour le spectacle, à construire des tableaux musicaux qui auront le format adéquat, qui insuffleront la pulsion et le rythme qu’il faut quand il faut, ou encore savoir reproduire tel style d’arrangement, telle période, qui pourra sonner jazz, folk, baroque, disco, musique de film, etc., tant que ça fait sens avec le reste.

 

 

Quelle relation fais-tu entre la construction musicale, la création d’un spectacle, et ces legos que tu évoquais plus haut ?

 

Le terrain expérimental de la vie : partir de rien, se dire que tous les agencements sont possibles, et tout inventer. C’est quantique ! Et pour répondre à la surenchère inhérente au music-hall — aller toujours plus loin, plus grand, plus haut, plus nombreux, plus coloré, etc. —, il faut vraiment partir de rien.